23 Nov. 07 à 00h12
18 ans
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Article publié dans le Figaro hier matin
Madame l’Odyssée de la toile
Mon double et moi
Avec le Net, l’heure est à la démultiplication de soi. Ici comme ailleurs, « Je est un autre », puisque sur la Toile chacun est libre de jongler avec ses doubles. « Certains de mes patients ont plusieurs blogs. L’un est joyeux, léger, connu de tous, et l’autre beaucoup plus désespéré, révélant une part sombre en eux, ouvert sous un pseudo, explique Michael Stora, psychologue, et auteur de “Les écrans, ça rend accro…” (1). Le Net permet de faire exister virtuellement des aspects de soi que nous n’avons pas l’occasion de dévoiler, voire que nous cherchons à cacher. Or cet alter ego numérique peut procurer un sas de décompression et de liberté précieux à notre être réel. »
À entendre Michaël Stora, le simple fait de formuler une souffrance à ces nouveaux « intimes anonymes » peut se révéler libérateur. Pascal Lardellier (2), sociologue, partage ce sentiment : « N’oublions pas que sur un chat les relations sont davantage désinhibées. On se sent autorisé à dire quantité de choses difficiles à formuler de visu. Et, par écran interposé, on est beaucoup moins jugé et jaugé par le regard des autres. »
Si cela semble particulièrement vrai à l’adolescence (la grande majorité des blogs est tenue par des collégiens et des lycéens), d’autres âges sont largement concernés. Car la fracture numérique entre générations ne sera bientôt plus qu’un vieux souvenir. En 2006, le nombre d’internautes retraités a crû de 47 % par rapport à l’année précédente, contre 8 % dans le reste de la population française, selon Médiamétrie. Mieux, une fois familiarisés au Net, les seniors sont, avec les ados, ceux qui restent le plus longtemps connectés.
« Le phénomène des cyberseniors va s’amplifier à l’avenir, avec l’arrivée en retraite des babyboomers qui, eux, se seront initiés à l’informatique durant leur vie professionnelle », prédit Julien Rosanvallon, directeur adjoint du département Internet à Médiamétrie. Les retraités pourraient même devenir accros au Web, y faire virtuellement la connaissance d’un conjoint sur annuaires-des-seniors.com se rendre sur cyberpapy.com pour donner un coup de main à des collégiens en difficulté… Et d’ici peu, devenir les premiers à vouloir rejouer leur vie sur Second Life ?
L'amour en ligne
Bien sûr, le Net permet à de plus en plus de célibataires de se rencontrer. « Certains adeptes du zapping relationnel viennent juste pour s’amuser. D’autres, au contraire, profitent de ce support particulier pour creuser l’intériorité de leur partenaire, loin des apparences », assure Pascal Lardellier. « Il est vrai que sur la Toile, l’autre se présente via son discours, ses valeurs, sa vision du monde, etc. La rencontre physique reste incontournable, mais le fait d’avoir longuement échangé par mail permet parfois de compenser une apparence plus ou moins attirante, ajoute le Dr Frédérique Hédon, médecin sexologue. N’idéalisons pas les choses cependant ! La rencontre de visu se révèle parfois rédhibitoire. C’est alors extrêmement douloureux pour celui ou celle qui se voit mis sur la touche : il (ou elle) comprend que c’est son physique, et lui seul, qui pose problème. » En matière de séduction, les uns cérébralisent la relation quand les autres recherchent l’amourette légère. Et, qui sait, ce sont peut-être les mêmes ? Selon le jour ou l’humeur, chacun joue le rôle qui lui sied le mieux, et séduit en fonction.
Jusqu’à quel point la Toile peut-elle risquer de faire écran à notre première vie, faite de chair et d’os, de sens et de contacts physiques ? Peut-on augurer à travers elle d’une sexualité de plus en plus dématérialisée, voire totalement désincarnée ? C’est ce que prédit Jacques Attali dans son dernier ouvrage, « Amours » (3). Cet habile observateur du monde, souvent visionnaire, s’avoue convaincu que la sexualité s’apparentera bientôt à un simple jeu de l’esprit.
« Grâce aux innovations technologiques, la rencontre charnelle n’est plus incontournable pour se reproduire. Du coup, la sexualité ne va plus forcément de pair avec la relation physique. Internet va, à mon avis, encore accentuer cette évolution en nous permettant de créer de toutes pièces nos fantasmes sexuels, de les matérialiser en trois dimensions et de les transmettre à l’autre. On pourra ainsi vivre ses désirs sexuels par écrans interposés », explique-t-il, voyant là un ascendant de l’esprit sur le corps.
« La créativité intellectuelle va finir par jouer un rôle beaucoup plus important que notre enveloppe charnelle. » Qu’on ne s’y trompe pas toutefois : les pulsions biologiques ne disparaîtront pas. Simplement, à l’entendre, la sexualité ne se résumera plus à la simple rencontre des corps et passera aussi par d’autres supports.
Et l’amour dans tout ça ? « Internet démultiplie tellement les possibilités de rencontres que nous allons finir par aimer plusieurs individus en même temps sur des modes différents : en chair et en os, par chat, par webcam interposée, etc. », affirme Stéphanie Bonvicini, journaliste et coauteur des Amours. Bref, dans le scénario élaboré par Jacques Attali, c’est bien la polygamie, rebaptisée Net-loving pour l’occasion, qui se profile à terme. « Nous entretiendrons sans doute des relations amoureuses multiples qui ne passeront pas toutes par la rencontre physique. » Lui est optimiste : « L’amour deviendra sans doute plus créatif, plus audacieux. »
(1) Éditions Hachette Littérature.
(2) Professeur de sciences de la communication à l’université de Bourgogne et auteur notamment du Pouce et la souris, éditions Fayard.
(3) Éditions Fayard.
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